Tous ensemble pour la Terre-Mère !
Rencontre avec Melissa Mollen Dupuis

Par André Cyr

Depuis des années, Melissa Mollen Dupuis partage la richesse de la communauté Innue grâce à son travail d’animatrice au Jardin des Premières Nations et à Montréal Autochtone. Melissa est aussi engagée dans le milieu culturel et communautaire autochtone avec la Wapikoni Mobile et le mouvement Idle No More QC. Nous la rencontrons au Centre de développement communautaire autochtone à Montréal.

 

André Cyr : D’où viens-tu Melissa et qu’est-ce qui t’a amené à te mobiliser pour la nature et pour la cause des autochtones ?

Mélissa Mollen Dupuis : Ma mère est Innue de la communauté de Mingan (Ekuanitshit) et mon père est québécois de Victoriaville. Quand il a aménagé sur la Côte-Nord, il a rencontré ma mère et ce fut déterminant dans son choix de demeurer dans les régions froides du Québec. Je suis née et j’ai été élevée à Mingan, 1200 kilomètres à l’est de Montréal. À l’époque, c’était le bout de la route, c’était une petite communauté de 350 âmes environ, alors qu’aujourd’hui on est plus de 600. Pour ce qui touche la nature, j’ai eu une enfance idyllique: mon père était pêcheur de crabe et on avait accès à plein de ressources naturelles. On mangeait du crabe, de la morue, du capelan, on allait cueillir des bleuets, du chicouté, les ressources étaient alors inaltérées. C’était l’endroit parfait pour laisser les enfants jouer en liberté, dans les champs, dans les arbres et se baigner dans les rivières. En hiver, on partait en motoneige, pêcher sur la glace. J’ai de nombreux bons souvenirs de ma jeunesse sur la Côte-Nord. Située dans le plus beau coin du Québec, on est vraiment bien, « comme une perle dans une huitre » : c’est une région qui n’a pas trop été altérée, soit par l’exploitation ou par une surpopulation. Malheureusement, certaines ressources maritimes (crabe, morue), sont de moins en moins accessibles depuis que je suis adolescente. Les études débutant, j’ai du déménager vers les milieux urbains. Au secondaire, j’ai étudié à Sept-Îles, puis pour le Cegep, je me suis dirigé vers Montréal. Même si je vivais le grand amour avec la forêt et la mer, j’étais vraiment appelée par la vie en milieu urbain, elle me faisait rêver. J’avais envie que ça bouge, de voir du monde, de rencontrer d’autres cultures que la mienne. En l’an 2000, je prévoyais séjourner à Montréal pour la période des études, mais ayant rencontré mon mari, je suis finalement restée ici.

Une des sources de ma mobilisation pour les causes autochtones (car tu peux être autochtone sans vouloir te battre pour elles), c’est qu’alors que j’étais jeune, une problématique de racisme sévissait entre les autochtones et les québécois, la Crise d’Oka en 1990 a fait ressortir cela. Tandis que je vieillissais, je me répétais « ils ne sont pas intéressés par nous, par notre culture, mieux vaut ne pas leur dire qu’on est innu, afin de mieux nous en sortir ». Après la Crise d’oka, j’ai vécu un réveil : je me suis rendu compte que j’avais le droit d’exister en tant qu’innu dans le pays qu’est le Canada. Le droit d’affirmer que je suis fière d’être innu et que ma culture existe. Ma mobilisation a ainsi commencé. La Crise d’Oka fut stressante pour les relations entre autochtones et non-autochtones, mais elle a ramené une conversation qui accusait un retard de 400 ans. La Crise d’Oka a donc planté une graine, qui a poussé et qui est devenu un arbre, le mouvement Idle No More (Finie l’Inertie, en français), dans lequel je me suis impliqué. Je ne sais pas si un jour nos enfants vivront un mouvement encore plus grand, autochtone et non autochtone afin qu’on ait tous accès à la même éducation, pour protéger les droits des peuples autochtones et protéger nos ressources comme l’eau et la nourriture, etc.

Depuis Montréal, je vois que les communautés ont de moins en moins accès à la chasse traditionnelle, comme la chasse aux caribous, parce que les cheptels sont affaiblis par les projets miniers et hydroélectriques qui se réalisent sur leur territoire. Le caribou est un animal très timide qui n’aime pas se tenir proche des hommes et quand j’étais jeune, j’ai souvent vu des territoires habités par les caribous, être inondés. Cela a nourri le besoin de me mobiliser, de protéger le territoire. Même si je vis à Montréal, je m’identifie toujours comme une citoyenne de Mingan. Et ce n’est pas parce qu’on n’a pas de communauté autochtone riche et vibrante en ville. Si, comme les arbres, on pousse d’un bord et de l’autre et que nos branches se tendent vers le sud ou vers le nord, vers l’est ou vers l’ouest, nos racines en tant qu’arbre, demeurent toujours là où on est nés. La Côte-Nord, je ne peux pas l’oublier, elle nourrit mes pensées, presque quotidiennement : cela quand je dois faire un choix ou que je dois me mobiliser. Oui, la vie serait plus facile si je n’avais pas à le faire. J’aimerais bien moi aussi, aller simplement au travail et en vivre. Malheureusement, ces années-ci, on voit que l’avenir de nos enfants est en danger ainsi que tout ce qui nous tient à cœur : l’endroit où nos racines se trouvent et les territoires qu’on habite, sont toujours attaqués par des projets qui sont présumés être bons pour les humains, mais qui ne le seront pas à long terme. On « vole » de l’avenir à nos enfants, en agissant ainsi.

A.C.: Comment as-tu vécu ton expérience au Jardin des Premières-Nations ?

M. M. D. : Quand je suis arrivée à Montréal, je me suis mis à la recherche d’un emploi et de la communauté autochtone, vivant de la même culture que moi et qui connaissait mes valeurs. On m’a référé au Jardin botanique, que je ne connaissais pas. Ayant déjà animé au musée de ma communauté, j’ai appliqué comme employée-étudiante au Jardin des Premières-Nations (Jardin des P-N) qui venait d’ouvrir, pour animer des visites guidées. Je pensais y rester quelques mois seulement pour la durée de l’été, je suis finalement restée 13 ans : ça été une révélation. D’ailleurs, quiconque travaille au Jardin botanique ou au Jardin des P-N, se dira « ce n’est plus « le » jardin botanique, mais « mon» jardin botanique! Ainsi, chaque fois que je retourne au Jardin des P-N, je me dis que c’est « mon » jardin (rires)! Même si j’ai fréquenté divers endroits de la ville, ce n’est pas devenu mon Montréal, alors que le Jardin, c’est mon jardin, parce que ça me permettait de vivre en ville tout en profitant du plein air, tout ayant accès à la nature. Je travaillais dehors de mars à octobre. Qu’il fasse chaud ou froid, j’étais dehors, c’était merveilleux, ce sont des années où j’ai pu apprendre tellement. Dans ce Jardin des P-N où les onze nations se retrouvent, j’ai pu rencontrer des ainés qui m’ont appris des enseignements que j’avais perdu, puisque je ne vivais plus à Mingan. J’ai appris à préparer la pâte de bleuets, à tresser des paniers en écorce. Avec d’autres nations, j’ai appris à les fabriquer avec des aiguilles de pin ou du foin d’odeur. Une des pratiques que je préfère, c’est le perlage, que j’ai pu faire apprécier au public qui ne connait pas les techniques des premières nations. Ici, on prend des perles de verre qu’on enfile pour décorer les vêtements. En introduction de l’histoire des premières nations, on explique que lorsqu’on était des nomades, l’apparence vestimentaire était la fierté culturelle. Tu ne peux pas traîner un Michel Ange dans tes mains, mais tu pouvais porter tes propres vêtements. Plus tu étais bon chasseur, plus ta femme et toi pouviez travailler sur le vêtement que tu portais, qui montrait un statut social fort et qui signifiait « je ne l’ai pas simplement acheté, je l’ai moi-même conçu ». Oui, le jardin est un lieu riche de connaissances traditionnelles que j’ai pu découvrir dans un contexte contemporain et que je pourrai transmettre à d’autres. Le partage des connaissances est d’ailleurs une de nos valeurs importantes…

Une des grandes problématiques au Québec, c’est qu’avant, l’histoire des premières nations n’était même pas enseignée. J’ai du chercher ma propre histoire à travers les livres dans les bibliothèques, parce qu’elle ne faisait pas partie du programme scolaire. Aujourd’hui, elle est enseignée, mais elle ne fait pas encore le tour des nombreux problèmes vécus au Canada par les premières nations, ni de leurs sources. Il y a une partie historique oui, mais on ne parle pas des pensionnats ou des femmes portées disparues. En enseignant l’histoire, la nouvelle génération pourrait travailler avec les communautés autochtones afin que ça ne se reproduise plus et que tout ça change. À travers mon travail au Jardin botanique, j’ai pu enseigner sur la nature, sur le respect et l’amour des plantes et dire pourquoi c’est important. Souvent, on marchait dans un parc avec le Camp de jour et je disais « Regardez ici, c’est une plante médicinale » ; ils pensaient que c’était une mauvaise herbe. Mais tous les jours, on marche sur des plantes médicinales, elles ont une valeur, une utilité qu’on ne doit pas négliger. Puisque les techniques ancestrales ne sont pas valorisées, cela fait en sorte qu’aujourd’hui, un enfant ne sait pas même coudre un bouton, c’est incroyable ! Qui sait encore qu’en forêt, avec de l’écorce, tu peux te mouler un verre pour boire? J’ai alors montré aux enfants comment on plie l’écorce pour fabriquer un verre. Plutôt que de transporter une grosse bouteille en plastique, tu peux boire à même la rivière avec ton écorce de bouleau en entonnoir, ça rajoute à ton expérience en forêt. Ça te fait encore plus apprécier les précieux moments que tu peux passer dans la nature. Valoriser la nature, c’est montrer à chacun comment elle peut te servir, c’est leur enseigner ses mille et un usages…

Faut pas non plus en faire du folklore, il faut montrer que ce n’est pas utile que dans le passé, mais aussi dans le présent. Et que ces connaissances traditionnelles sont des pistes de solution pour la survie de l’humanité. On a vécu la fin de l’âge d’Or de la planète qui débordait de ressources à donner. Aujourd’hui, il faut être économe de nos ressources parce qu’on a dépassé la capacité de la planète à se renouveler. Il faut respecter les ressources de la terre. On appelait la Côte-Nord la « Terre de CaÏn », car on disait que c’est là que Caïn avait été envoyé en punition pour avoir tué son frère Abel, que là, rien ne pouvait pousser. En réalité, il y a plein de choses qui y poussent, sauf qu’il faut ne pas dévorer tout d’un coup. Il faut prendre le temps de prendre juste ce dont on a besoin, laisser sur place le reste et revenir bien plus tard. Notre société crée de fausses sécurités en te faisant tout mettre dans un cube qu’est la maison. Elle répète au public qu’il faudrait qu’il possède tout l’argent, toutes les autos, tous les vêtements et qu’il doit être triste de ne pas tout avoir. Mais il ne faut pas te sentir malheureux parce tu ne possèdes pas tout. Car dans la vie, en réalité, tu possèdes uniquement ce que tu peux trainer sur toi, à tout moment. Tu ne sais jamais ce qui peut t’arriver : mais si tu portes sur toi des connaissances de base et de comment utiliser le territoire, tu auras toujours une maison, toujours de la nourriture, toujours à boire…

A.C.: Tu fais partie à la fois de plusieurs projets, communautaires ou militants, décris-les nous.

M. D. : Depuis que j’ai quitté le Jardin des P-N, je poursuis quatre missions dans la vie. D’abord, je suis animatrice communautaire de l’organisme Montréal Autochtone, un centre d’amitié autochtone qui facilite la vie des premières nations en milieu urbain. 2èment, je suis présidente de la Wapikoni Mobile, un organisme qui aide les jeunes autochtones de partout à créer des œuvres audiovisuelles. Avec l’autobus dont l’installation permet de produire du montage vidéo et sonore, on visite les communautés, on tend le micro aux jeunes pour leur donner une voix ; on les écoute parler de leur vie quotidienne et des problèmes qu’ils vivent, afin de valoriser la culture des premières nations et de la faire connaître à tous. On totalise de 900 à 1000 films produits par les jeunes des premières nations ! Je suis également une des co-fondatrices de Idle No More (Finie l’Inertie) un mouvement qui agit tant au Québec et au Canada. Natasha Kanapé Fontaine, Widia Larivière et moi, on est co-organisatrices et co-porte-parole, parce que ce n’est pas un organisme, plutôt un mouvement social ; avec des gens qui ont décidé de travailler ensemble, bénévolement, sans local permanent. On utilise uniquement les média sociaux pour faire passer les messages des Premières nations, s’organiser et rassembler les gens. Juste avec l’énergie et la volonté des gens, on a pu manifester tant à Montréal que dans le reste du Canada, parce qu’on savait communiquer entre les divers groupes de Idle No More, que ce soit au Manitoba ou en Colombie Britannique, pour se dire que telle journée, avec tout le monde, on tient une manifestation pour demander le respect de nos droits, l’accès à l’éducation ou la protection pour les femmes autochtones qui vivent des situations difficiles au Canada. On s’est mobilisé contre le passage des pipelines à travers les territoires autochtones, qui touchent l’une des missions qu’ont reçu les femmes autochtones : elles sont les protectrices de l’eau. Or, en retirant certaines des plus vieilles lois environnementales au Canada qui protégeaient les cours d’eau, le gouvernement a facilité le passage des pipelines et des oléoducs dans les territoires autochtones et maintenant non-autochtones. La mission de Idle No More était aussi de parler de l’injustice vécue durant l’extraction des sables bitumineux effectué sur ces territoires. Les communautés vivaient d’énormes problèmes de santé à cause d’elle. En nous mobilisant, on a pu faire circuler l’information récente et faire connaître ces problèmes aux diverses communautés autochtones. Même la population canadienne qui ignorait la situation a commencé à se documenter sur les oléoducs.                                              – à suivre