Vingt mille yeux sous les mers
Rencontre avec le professeur Pierre Brunel

Par André Cyr

Océanographe et collectionneur d’invertébrés marins, Pierre Brunel nous reçoit dans son laboratoire situé dans le labyrinthe de l’Université de Montréal. Y sont rassemblées des milliers d’espèces issues de l’estuaire du Saint-Laurent et du Saguenay. Observez bien : parce que plus on descend dans les profondeurs de la mer, plus on y découvre des milliers d’animaux bien vivants…

 

A.C.: Professeur Brunel, en tant que jeune naturaliste, avec votre père et le frère Marie-Victorin, vous étiez fort bien entouré pour développer une passion, celle des animaux marins! Racontez-nous votre premier contact avec la mer, vos expériences…

Pierre Brunel : Tous les étés, mon père Jules, un passionné de sciences qui étudiait les algues microscopiques, amenait toute notre famille à la campagne pour faire des récoltes sur le bord de la mer avec des filets à plancton. Parce qu’on vivait toujours aux abords soit d’un lac ou d’une rivière, j’ai toujours aimé l’eau, mes premiers amours, ça été avec elle. Pour que j’y sois intéressé, il fallait qu’un objet soit caché au fond de l’eau ! J’ai naturellement été associé aux pêches de Jules, d’abord dans les eaux douces. C’est durant la guerre, en 1943, que j’ai eu la piqûre de la mer, à St-Fabien sur Mer. Tandis que les convois se formaient au large, nous avions le bonheur de rester au bord de la mer, avec l’odeur des algues marines, du mucus, ce fut un été extraordinaire! En se promenant sur des docks (quais) ordinaires, à marée basse, on peut observer diverses sortes d’animaux et de plantes marines. S’ils vont St-Fabien sur Mer, les jeunes qui ne connaissent pas encore au bord de la mer auront la piqûre, ça, je vous le garantie! Et cette passion, j’ai pu la développer quelques années plus tard, lorsque mon père m’a recommandé auprès de la direction de la station de biologie marine de Grande-Rivière, le département des pêcheries du Québec de l’époque. Là, j’ai découvert la faune marine en plus grande profondeur qu’à marée basse. Je travaillais à bord des chalutiers pour la pêche à la palanque, manipulant le chalut avec les pêcheurs, les cordiers et les draves.

Le chalut est un grand filet qu’on traine dans la mer pour en racler le fond. Bien que la technique soit encore utilisée de nos jours, on sait aujourd’hui que ça détruit les fonds. Mais à l’époque, on développait le chalutage comme un mode incontournable de pêche. On lançait le filet dans la mer, on trainait celui-ci dans la colonne d’eau durant un temps donné, on ramassait bientôt un échantillon propre, sans saleté. Je me trouvais ainsi à bord des bateaux de pêche avec les pêcheurs, je pouvais voir le résultat de la pêche se déverser sur le pont : un immense tas de débris de toutes sortes, des animaux gros et petits, des étoiles de mer, de pattes de crevettes, de crabes, divers cailloux, c’était un spectacle fascinant. Parce qu’en grande profondeur, il n’y a pas assez de lumière, il n’y a plus de plantes ; c’est donc une communauté surtout animale qui se déverse sous nos yeux. On peut ensuite trier les espèces, les étudier, les identifier et c’est ainsi qu’on bâtit des collections. Le plancton est recueilli avec le même processus, sauf que c’est plus propre. J’en ai pêché durant un été complet, avec mon père qui recueillait le plancton végétal tandis que je triais le zooplancton, à bord du même bateau. Durant les années 50, on a navigué sur les mêmes croisières, à Grande Rivière. Parce que j’avais le mal de mer, je ne pouvais pas rester très longtemps en mer, mais j’y retournais encore parce que j’aimais ça ! J’ai participé à des expéditions qui duraient une semaine, une semaine et demi, mais bien plus souvent 24 heures. J’allais alors pêcher des animaux à plusieurs intervalles le jour et la nuit, pour connaître leur activité de migration verticale. Pendant le jour, beaucoup d’animaux demeurent sur le fond de l’océan. Durant la nuit, ils nagent plus en hauteur, migrant depuis le fond vers la colonne d’eau. Cela prend des appareils spéciaux afin de les suivre et parvenir à les pêcher entre deux eaux.

Quand je pêchais, je recueillais également des poissons qui frayent dans le même écosystème que les invertébrés. Une fois revenu à la station de biologie marine, j’ai ouvert l’estomac de beaucoup de harengs, de morues et je découvrais alors tous les invertébrés qui s’étaient retrouvés dans les estomacs. Comme on les pêchait directement du fond de l’océan, on les recueillait en meilleur état. J’ai alors choisi de rédiger mon doctorat sur la morue de Gaspé, poisson qui mange beaucoup d’invertébrés. Tout cela était essentiel pour acquérir une excellente connaissance de ce que vivent les poissons commerciaux (qui se vendent) et de leur alimentation.

A.C.: Quand avez-vous commencé à vous monter une collection de recherche?

P. B. : J’ai toujours eu le gène du collectionneur, car mon père l’avait. J’ai certainement dû voir Jules récolter des algues microscopiques et les observer avec son microscope : ça m’a certainement inspiré, dans mon choix d’étudier le volet animal. J’ai d’abord commencé par constituer une collection pour la station de biologie marine et je la documentais minutieusement. Car pour qu’une collection de recherche soit utile à ceux à la postérité, il est indispensable qu’elle soit bien documentée. Ainsi, pour chaque échantillon, il faut noter trois points : 1. l’endroit où il a été prélevé, si possible avec les coordonnées géographiques, 2. la profondeur dans la mer et 3. et la date. À quel moment il a été récolté? En été, en hiver ? Pendant la saison de reproduction des animaux, durant leur saison d’alimentation? Ici, il est très important de bien connaître le cycle de développement des animaux. Lorsqu’une collection de recherche atteint un grand nombre d’individus pour une même espèce, elle devient de plus en plus précieuse. Aujourd’hui, dans ma collection, j’ai accumulé une quantité astronomique d’individus. Il faut savoir que j’ai graduellement hérité des collections que j’avais montées au département des pêcheries. En 1966, avec la permission du gouvernement du Québec qui ne désirait pas tout conserver, j’ai transporté avec moi la majeure partie des collections. Durant ces 50 années, elles ont subi plusieurs déménagements : il y a bien eu quelques pertes (bocaux et fioles brisées), mais dans l’ensemble, le gros est conservé correctement et se trouve aujourd’hui dans le Pavillon Marie-Victorin de l’Université de Montréal. Avec le temps, elles sont devenues ma propriété personnelle. Ça demande beaucoup de travail et de temps. Aussi, la collection se monte au gré des publications scientifiques et de la recherche. Si on veut savoir ce qui nous pend au bout du nez quant à l’avenir de l’environnement, il faut conserver ce riche patrimoine, afin de toujours mettre à jour nos connaissances sur la nature et sur les espèces qui évoluent dans nos mers adjacentes.

A.C.: Aujourd’hui dans votre collection, combien d’animaux possédez-vous et quels spécimens sont les plus mémorables ?

P. B. : Quand on demande « combien d’animaux », il faut distinguer le nombre « d’individus » et le nombre « d’espèces », qui représente un groupe d’individus. Prenons par exemple un crustacé amphipode : dans un bocal plein d’un gallon, je peux contenir jusqu’à dix mille individus (ou spécimens) de la même espèce, toujours des mâles en plus ! Aussi, dans le Catalogue que nous avons publié en 1998, et qui répertorie toutes les espèces d’invertébrés marins issus de l’estuaire du Saint-Laurent et du Saguenay, on découvre jusqu’à 2214 espèces connues. Dans ma collection, je ne les ai pas toutes, peut-être un millier d’espèces. Quant aux individus, on parle de centaines de milliers. Je n’ai pas fait de recensement, simplement parce qu’il y en a trop!

Certains spécimens sont exceptionnels car plus gros que la moyenne, partout dans le monde. Par exemple, une petite pieuvre que j’ai pêchée dans le Saguenay (voir photo) était à l’époque la plus grosse connue de son espèce, sur la planète. D’autre part, lorsque j’ai fait ma maîtrise sur les crustacés amphipodes (groupe de crustacés les plus nombreux en espèce), j’ai identifié quelques espèces alors nouvelles pour la science : avec un collègue de Terre-Neuve, j’ai d’abord contribué à décrire l’anonyx sarsi. Puis nous avons rédigé et publié ensemble la révision du genre anonyx, partout dans l’hémisphère nord. Pour parvenir à réviser le nombre d’espèces connues jusque-là, on a du emprunter les spécimens des musées d’un peu partout dans le monde. Partis avec 3, 4 espèces, nous avons complété avec huit. Parce qu’on les avait sous la main, on pouvait bien examiner les spécimens, pour constater qu’il y avait là des caractères que personne n’avait noté. Cette révision fondamentale est devenue un classique pour ce groupe de crustacés.

A.C.: On dit que le grand public ne peut pas voir cette collection. Pour quelle raison ?

P. B. : Simplement que les collections de recherches ne sont pas spectaculaires. Quand on découvre le laboratoire, on voit un grand nombre d’étagères remplies de boites, de pots et d’étiquettes comme dans un grand magasin. Dans une collection de mammifères et d’oiseaux, on parle d’animaux plus gros, c’est plus facile à montrer. Il faut savoir que les animaux les plus petits sont les plus abondants dans la nature, ils se font manger par les gros, alors oui c’est important de les connaître, mais ça ne fait pas un gros spectacle. Beaucoup de mes spécimens de crustacés amphipodes sont minuscules, la plupart nécessitent de les observer au microscope pour devenir intéressants aux yeux du grand public. Je dois donc faire un nombre incroyable de montages en cire, pour grossir de si petits animaux. Les musées d’expositions peuvent le faire, mais un labo de recherche n’en a pas les moyens. Et beaucoup d’amateurs ne s’intéresseront qu’à certains spécimens du vaste ensemble. Toutefois, rappelez-vous qu’une collection de recherche, c’est un patrimoine scientifique de grande valeur qui nous permet de connaître ce qui existait dans notre environnement par le passé, de découvrir ce qui y vit encore aujourd’hui et de pouvoir prévoir l’avenir de notre planète.

Malheureusement, c’est une valeur négligée au Québec : nous n’avons pas de musée de science naturelle, d’état gouvernemental. Le gouvernement possède bien quelques collections au Québec, mais elles ne sont jamais aussi bonnes que celles des universités, qui sont sous-financées et qui n’ont pas le mandat de conserver des collections. Actuellement, des collections québécoises comme la mienne, qui était ma collection privée jusqu’en octobre dernier et dans laquelle j’ai englouti des milliers de dollars, deviennent la propriété du Musée canadien d’histoire de la nature de Gatineau, qui possède un édifice top niveau pour conserver des collections de recherche comme celle-là. Ils vont la conserver pour le futur, car ce patrimoine, il faut le léguer à la postérité. Ainsi, n’importe qui dans le monde pourra interroger ma collection ou emprunter des spécimens, pour savoir ce qui existe en biologie marine, au Québec. On sera étudiés par des gens de partout, par des canadiens et par des québécois, naturellement.

A.C.: Par où le jeune naturaliste doit-il commencer son exploration de la biologie marine? Comment peut-il approfondir ses découvertes ?

P. B. : Il doit d’abord aller se rendre au bord de la mer. S’il n’a pas accès à un bateau, il peut se promener à marée basse, comme je l’ai fait. Puisque les marées sont plus grandes dans l’estuaire du Saint-Laurent que dans la Baie des Chaleurs, c’est plus facile d’y apercevoir les animaux qui s’y échouent. Deux fois par année, il y a là de très grandes marées. Vous devrez consulter les tables des marées pour prévoir l’heure à laquelle vous pourrez marcher le plus loin possible sur des fonds, normalement recouverts à marée haute. Et quand une marée basse vous dévoile une zone plus éloignée qu’à l’habitude, vous pourrez alors voir toutes sortes d’animaux épars, ça et là. Et vous pourrez aussi bien vous intéresser aux animaux marins qu’aux plantes : car un grand nombre de plantes sont aussi dévoilées par la marée basse. D’autre part, pour aller en plus grande profondeur, là, il vous faut un bateau et de gros appareils pour aller recueillir tout ce qui grouille au fond. Allez sur les quais des pêcheurs pour voir ce qu’ils rapportent de leur expédition, ainsi que les divers poissons qu’ils vendront sur les quais, entre autres. Ensuite, dans ce qu’on pêche, il faut aimer découvrir ce qu’on y trouve, en être émerveillé tout en étant capable de les identifier. Celui qui s’intéresse à la biologie demandera conseil à ses parents et à son professeur, avant de choisir d’étudier la biologie des animaux ou des plantes. Pour approfondir ses trouvailles, le naturaliste ira chercher l’information où elle se trouve : consulter internet, visiter les bibliothèques universitaires ou gouvernementales. Enfin, une fois en laboratoire, il aimera les images observées sous microscope ! Ces petits spécimens qui font cinq six millimètres de longueur, deviennent très gros au stéréo-microscope. C’est pour moi, chaque fois, un plaisir énorme de les examiner : je suis alors transporté dans un autre monde !

À consulter :
Forum U de M, Pierre Brunel et les invertébrés : http://www.forum.umontreal.ca/numeros/1997-1998/Forum98-6-8/article05.html
Catalogue des invertébrés marins de l’estuaire et du golfe du Saint-Laurent, Pierre Brunel, Luci Bossé et Gabriel Lamarche, 405 pages. Conseil national de recherches du Canada, Ottawa, 1998

 

À propos de Jules Brunel, des CJN …et du Frère Marie-Victorin 
André Cyr : Votre père, Jules Brunel a fait beaucoup fait pour les jeunes naturalistes, parlez-nous de son rôle auprès des CJN.

Pierre Brunel : Après avoir fondé la Société canadienne d’histoire naturelle, le frère Marie-Victorin (M.V.) a participé au démarrage des CJN. Sachant que mon père, qu’il avait déjà engagé alors qu’il avait 16 ans, écrivait très bien son français, il l’a convaincu de s’occuper des écritures pertinentes pour les CJN. Et durant une dizaine d’années, ils ont tenu des réunions des CJN tandis que Jules s’occupait du secrétariat et rédigeait des comptes-rendus dans la revue « Le Naturaliste canadien », traitant de l’histoire naturelle du Québec (elle existe encore, d’ailleurs). Dans cette revue, on trouvait toutes sortes de comptes-rendus d’associations comme celle des CJN.

A.C.: Vous avez-vous-même rencontré le frère Marie-Victorin. À quelle occasion et comment était-il?

P. B. : Étant né en 1931 (comme les CJN), j’ai pu profiter de mes années d’adolescence pour rencontrer le Frère M-V, dans son bureau, à l’occasion, alors que papa était son assistant depuis qu’ils avaient fondé ensemble l’Institut botanique de Montréal. Le frère Marie-Victorin était très sympathique, il avait un charisme naturel, une autorité qu’il n’avait pas à imposer. Puisque sa communauté réalisait qu’il était un religieux en même temps qu’un scientifique génial, elle lui donnait la permission de garder une automobile, ce qui était exceptionnel, à l’époque. Je l’accompagnais lors de ses excursions, dans sa voiture conduite par un chauffeur! Et je me souviens de son petit hoquet qu’il avait quand je me trouvais près de lui. Il n’avait qu’un seul poumon qui fonctionnait, conséquence de la tuberculose dans sa jeunesse, ce qui l’a amené à faire de la botanique pendant sa convalescence. Un petit hoquet (tock !) qu’il répétait fréquemment et qui provenait de son état de santé. Malgré cela, il a tout de même vécu assez longtemps, jusqu’en 1944. Je suis également allé à l’École de L’Éveil, située sur la rue St-Denis et animée par Marcelle Gauvreau, une bibliothécaire associée au frère Marie-Victorin. À ce moment-là, j’étais encore tout petit, j’ai été parmi les premiers dans cette école. Naturellement, Papa voulait m’initier aux sciences naturelles et il a beaucoup contribué à cela, en travaillant avec les CJN.