L’île de Pâques : Moai, Pascuans et autres mystères

 

Par André Cyr

Pour des milliers d’enfants de tous âges, Pâques est un hommage naturaliste à de nombreux animaux chocolatés. Pour d’autres, c’est une île légendaire chargée de beauté et de mystère. Imaginez une chasse au trésor (en chocolat) qui nous ferait découvrir l’île de Pâques et ses statues géantes, les Moai! Suivez le guide, Jean Hervé Daude, sociologue, chercheur et premier spécialiste au Québec de la tradition orale de cette île divine.

André Cyr : Monsieur Daude, quel était le but premier de votre exploration de l’île de Pâques ou Rapa Nui?

Jean Hervé Daude : J’y suis allé en 2004. Dès le départ, c’est la tradition orale de l’île de Pâques, longtemps négligée par les scientifiques, qui m’a captivé. Mon but étant de recomposer l’histoire de l’île, je rattache tout ce qu’on y découvre sur les plans archéologique et ethnologique aux bribes de la tradition orale. En la comparant avec les diverses théories avancées concernant son histoire, on parvient à des résultats bien plus explicatifs concernant le passé de l’île de Pâques. La tâche est ardue, car il est arrivé tant de malheurs aux Pascuans, les habitants de l’île. Sachez que « pascuans » est leur ancien nom, tiré de l’époque où l’île fut découverte. Récemment, ses habitants ont rebaptisé leur île Rapa Nui, qui désigne également leur nom et leur langue. Une population de près de 3500 habitants.

A.C.: À quel moment entend-t-on parler pour la première fois de l’île de Pâques?

J.H.D. : Depuis sa découverte par le navigateur néerlandais Jakob Roggeveen le jour de Pâques de 1722, d’où le nom qui lui a été donné : île de Pâques. Puis, en 1770, arrive une mission espagnole depuis le Pérou, qui prend possession de l’île pour le roi, mais qui restera sans suite. Viennent d’autres expéditions, dont celle du capitaine Cook et celle du comte de La Pérouse. Chacun d’eux cherchaient dans le Pacifique Sud la Terra Incognita, un continent qui devait, d’après les géographes, faire le pendant de l’Europe dans le Pacifique Sud. Ce qui aura permis l’exploration de toutes les îles devenues depuis les colonies des différents pays : portugais, espagnol, français, anglais, etc.

Ce qui intrigue le plus les découvreurs, sur l’île de Pâques, ce sont les Moai. Pensez que si on ne les avait pas aperçus, l’île serait demeurée un « p’tit caillou » aux yeux du monde! Elle atteint une superficie de 23 km par 12 km, ce qui correspond aux deux tiers de la superficie de l’île de Laval. Minuscule, l’île est perdue dans le vaste océan Pacifique, à plus de 3000 km du continent sud-américain et de 2000 km de l’archipel polynésien le plus proche. Située si loin de tout, l’île de Pâques constitue donc une grande surprise pour les découvreurs, lorsqu’ils aperçoivent les immenses statues et constatent que l’île est habitée. On trouve là plus de 900 statues impressionnantes, érigées sur tout le tour de l’île, ce qui est énorme pour une petite population habitant cette île isolée. Puis, quand ils arrivent, il n’y a pas d’arbres sur l’île, seulement quelques arbustes, des sophora toromiro. Ils se posent alors la question : comment les habitants ont-ils pu ériger chacune de leurs statues? Cela prenait au minimum des leviers, des rondins, des échafaudages! Comment ont-ils donc procédé? Et sont-ce bien eux qui ont réalisé le tout, avec si peu de ressources? Voilà bien l’aspect le plus spectaculaire de l’île de Pâques.

A.C. : À quel moment les Pascuans décident-ils d’ériger des statues et pour quelle raison?

J.H.D. : Il est très difficile de déterminer quand, avec seulement des échantillons de carbone 14, car avec la pierre d’une statue, il est impossible de trouver la date de sa fabrication. On peut obtenir une telle date lorsque la pierre est sortie de la bouche d’un volcan. On peut aussi fouiller aux alentours et trouver un résidu de charbon de bois qui aura servi à faire un feu de camp ou à faire cuire de la nourriture, par exemple, ce qui nous permettra de dater l’époque à laquelle les gens travaillaient autour. En misant sur le début de l’implantation humaine, nous évaluons que tout a commencé entre l’an 400 et l’an 1000, possiblement. Quant aux matériaux employés, on distingue deux genres de statues sur l’île de Pâques. La plupart sont faites de tuf volcanique, une matière friable. Puisqu’il n’y avait pas d’outils en métal, les statues sont sculptées à la main avec une pierre volcanique, du basalte taillé en pointe, bien plus lourd et solide. Avec cet outil, les Pascuans allaient façonner les parois d’un volcan éteint, le Rano Raraku. Dans ce cratère fait de lave friable, on découpait grossièrement les Moai, puis on en travaillait les détails. D’abord, le Moai était sculpté couché : on gardait une espèce de quille au centre qui le rattachait à la paroi du volcan et quand on était prêt à le transporter, on défonçait la quille, on faisait glisser le Moai à flanc de volcan, on le redressait à la base et là, on travaillait son dos. De leur côté, près d’une dizaine de Moai ont été sculptés dans une pierre très dure, comme celui qu’on retrouve au British Museum, ou dans les Musées Royaux de Bruxelles. Un travail de moine : on n’a pas droit à l’erreur, si un morceau, une oreille ou le bout du nez se détache, c’est fini, le Moai n’est plus utilisable (n.d.a. : Parlez-en à Obélix)!

Pour quelle raison? Les premiers explorateurs en ont conclu qu’elles représentaient des hommes importants et décédés, auxquels on voulait rendre hommage. Les Pascuans donnaient un nom à leur Moai, la plupart du temps précédé du mot Ariki, qui signifie, en langage polynésien, chef de tribu, noble. Sur l’île de Pâques, on trouvait plusieurs tribus ainsi que le grand chef spirituel, le ariki-mau, un équivalent du roi. Autre élément sacré sur l’île, le rite de l’Homme-oiseau : un concours qui avait lieu une fois par année, lors du retour des hirondelles de mer, les manutaras, qui allaient pondre sur un îlot nommé Motu-Nui, situé près de l’île. C’était le retour du printemps, les hirondelles pondaient leurs œufs, se faisaient une colonie. Les chefs de clans importants de l’île de Pâques choisissaient alors parmi leurs sujets un athlète qui devait partir du volcan Rano Kau situé sur l’île, y dévaler la falaise et traverser trois kilomètres parmi les vagues et les brisants, jusqu’à l’îlot Motu-Nui. Les athlètes s’emmenaient un flotteur et un peu de nourriture pour y passer quelques jours et attendaient que les hirondelles pondent leur premier œuf. Leur mission : mettre la main sur cet œuf et le ramener intact à son chef de clan, faisant de ce dernier l’Homme-oiseau pour une année. Un mélange de hasard et de performance! Selon la tradition orale, il y avait certainement parmi les hommes-oiseaux un Moai qui les représentait. Ainsi, l’Homme-oiseau allait en réclusion quelques mois au Rano Raraku, où était sculpté un Moai à son effigie.

A.C. : Une grande question : d’où venaient ces premiers habitants de l’île de Pâques? De l’Amérique du Sud ou de l’ouest de la Polynésie?

J.H.D.  : Au départ, les premiers explorateurs de l’île se disaient : « Tel dessin me rappelle un signe ou un monument que j’ai vu au Pérou. » Il faut savoir qu’en Polynésie, leur pays d’origine, le bois est largement utilisé pour les pirogues, les décorations des bateaux ou les statuettes. La pierre elle, l’est beaucoup moins. Aussi, quand ils arrivent sur l’île de Pâques, ces visiteurs voient des choses qui les étonnent : près de 900 Moai de pierre! Et des tours, ainsi que des maisons où on pratiquait le rite de l’Homme-oiseau, sont bâties de pierres empilées, un concept inconnu dans le reste de la Polynésie! D’un autre côté, la population qu’ils ont sous les yeux et leur dialecte semblent typiquement polynésiens. Au même moment, d’autres explorateurs se disaient : « Tout ceci me rappelle davantage des oeuvres plus sud-américaines. » Toutefois, on s’est dit que les Polynésiens étaient de bien meilleurs navigateurs, alors que les Sud-Américains n’avaient que peu de compétences maritimes, ce qui était faux. Car les premiers conquistadors qui se promènent sur la côte péruvienne y remarquent des radeaux de 100 pieds de long par 30 pieds de large, qui transportaient jusqu’à 30 tonnes de matériel. Les Péruviens commerçaient alors beaucoup avec l’Équateur et la Colombie, se rendant même jusqu’à Panama et y faisaient des allers-retours. Ils avaient la voile et un ingénieux système de dérive que même les conquistadors disaient « génial ». De plus, on a pu démontrer, avec la récente expédition du Kon-tiki, que le courant de Humboldt qui passe près des îles Galápagos, ajouté aux vents dominants partant d’Amérique du Sud vers l’ouest, aidaient naturellement les explorateurs à se rendre dans le Pacifique, entre autres vers l’île de Pâques. Ce qui ajoute plusieurs points à la théorie de la provenance sud-américaine !

Suite dans la revue Les Naturalistes !